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Comment les États autoritaires abusent d’Interpol. Ce qui se cache derrière la nomination du nouveau chef de l’organisation. Don de 50 millions d’euros

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Fin novembre, le candidat controversé Ahmed Naser al-Raisi a été élu président de l’organisation internationale Interpol. Contre le major-général Émirats arabes unis (EAU) fait actuellement l’objet de plusieurs procès pour torture dans au moins cinq pays.

Cependant, il prend la tête de l’autorité policière internationale. Comment cela est-il possible ? Edward Lemon, professeur à la Texas A&M University, explique le contexte dans une interview accordée au journal allemand Der Spiegel.

L’échec des États démocratiques

SPIEGEL : M. Lemon, comment se fait-il que l’un des nombreux hommes disponibles, contre lequel des allégations massives de torture sont faites, ait été élu président d’Interpol ?

Edward Lemon : En partie, c’est l’échec des Etats démocratiques à présenter un candidat alternatif approprié et à solliciter des votes. Mais comme les autres organisations internationales, Interpol fonctionne sur le principe de l’égalité souveraine. Chacun des 194 États membres a des droits égaux. Ainsi, si 70 % des pays du monde ne sont pas considérés comme libres, il est presque inévitable que nous ayons des candidats issus de régimes autoritaires. De 2016 à 2018, Meng Hongwei a été président d’Interpol. Il était le vice-ministre chinois de la sécurité publique. Il existe de nombreuses allégations de violations des droits de l’homme en rapport avec ce poste.

Ce que recherchaient les Émirats arabes unis en faisant don de 50 millions d’euros à Interpol

SPIEGEL : Les Émirats arabes unis ont fait un don d’environ 50 millions d’euros à Interpol, l’une des plus importantes donations jamais faites. Pourquoi ? Ont-ils voulu acheter de l’influence avec de l’argent ?

Lemon : Chaque pays membre paie des cotisations en fonction de son économie et d’autres facteurs. Les États-Unis sont donc l’un des principaux contributeurs. Toutefois, les pays peuvent également apporter des contributions volontaires. Par exemple, les Émirats arabes unis ont fait un don de 50 millions d’euros par l’intermédiaire de la Fondation Interpol pour un monde plus sûr, une organisation partenaire d’Interpol, une organisation à but non lucratif, nominalement indépendante. Le désir de contribuer à façonner l’organisation peut avoir plusieurs raisons. Les Émirats arabes unis ont eu recours à Interpol pour retrouver des investisseurs étrangers ou d’anciens ressortissants étrangers à l’étranger, les obligeant à rembourser des dettes, etc. Dans le même temps, ils ont l’ambition de se positionner comme un leader mondial. Ce que nous pouvons dire avec certitude, c’est que les EAU sont devenus un acteur central du système Interpol.

SPIEGEL : Quel est le pouvoir réel du président d’Interpol ?

LEMON : Le rôle du président est assez limité. C’est un rôle de supervision. Son travail assure la mise en œuvre de la politique de l’Assemblée générale. Idéalement, il devrait s’agir d’une personne aussi neutre que possible et qui prône le respect du Statut d’Interpol.

Des abus croissants de la part des régimes autoritaires

SPIEGEL : Si son pouvoir est si limité, quelle est l’importance de son choix ?

LEMON : Je pense que c’est un acte symbolique important. Il signale à d’autres régimes autoritaires qu’il est possible d’être accusé de tous ces abus et d’être élu à un poste de premier plan dans une organisation internationale. L’environnement pour les abus d’Interpol par des régimes autoritaires pourrait devenir plus amical. En tout cas, il est peu probable que nous assistions à de nouvelles mesures de réforme comme celles qui ont eu lieu ces dernières années.

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SPIEGEL : Quel genre de réformes étaient-elles ?

LEMON : Si quelqu’un a le statut de réfugié, il peut demander aujourd’hui à ce que son signalement soit supprimé de la base de données. C’est une réforme importante qui a été promulguée en 2017. En outre, il y a un processus de sélection plus rigoureux avant l’appel d’offres. Toutefois, on peut s’interroger sur la rigueur de ce processus. Globalement, Interpol reste une organisation qui manque de transparence. Leur culture est axée sur l’application de la loi, la lutte contre le trafic de drogue ou le démantèlement de réseaux pédophiles internationaux.

« Lorsque certaines personnes sont arrêtées pour des motifs politiques, elles sont considérées comme des dommages collatéraux », a déclaré le professeur Edward Lemon de la Texas A&M University.

Comment la Russie, la Turquie et la Chine abusent d’Interpol

SPIEGEL : Vous avez mentionné les arrestations pour raisons politiques. Le fait que les régimes autoritaires utilisent le système d’enchères d’Interpol pour traquer les dissidents internationaux est de plus en plus critiqué.

Lemon : la charte d’Interpol interdit spécifiquement d’utiliser l’organisation pour poursuivre des personnes recherchées pour des crimes politiques ou raciaux. Toutefois, les personnes recherchées pour des crimes à motivation politique sont généralement accusées de corruption ou de pédophilie – ou de terrorisme, qui a été redéfini comme un crime apolitique dans les années 1980.

SPIEGEL : Quels sont les pays autoritaires qui abusent principalement de ce mécanisme ?

LEMON : La Turquie aurait essayé en 2016, après le prétendu coup d’État manqué, de télécharger 60 000 actions par le biais du système Interpol. La Russie a largement utilisé Interpol pour poursuivre les membres de l’opposition à l’étranger. La Chine utilise Interpol dans le cadre de sa campagne contre divers groupes minoritaires à l’étranger – Ouïgours, Tibétains, Falun Gong – et dans le cadre de sa campagne anti-corruption. Ce sont là trois des plus grands coupables, mais il y en a de plus petits.

Arrêté malgré son statut de réfugié

SPIEGEL : Comment fonctionne le système d’enchères que les États autoritaires utilisent abusivement pour persécuter les dissidents ?

LEMON : Le mythe populaire est qu’Interpol a des agents qui voyagent dans le monde entier pour attraper les criminels. Netflix ne nous aide pas beaucoup à cet égard, je fais référence au film « Red Notice » qui vient de sortir. Interpol n’a pas d’agents. Il n’est même pas question mandats d’arrêt. Il s’agit d’un club de services répressifs dont l’objectif est d’attraper les criminels par-delà les frontières. Les « notices rouges » sont des demandes adressées aux autorités étrangères pour détenir temporairement une personne, suivies d’une procédure d’extradition – et, théoriquement, il devrait y avoir un droit d’appel. Les personnes détenues par l’intermédiaire d’Interpol devraient également être protégées par le principe de non-refoulement, qui signifie que les personnes ne peuvent être extradées si elles sont menacées de torture. Outre les « notices rouges », il existe des « messages », une procédure simplifiée qui permet, par exemple, aux personnes qui viennent de franchir une frontière de s’arrêter rapidement. Théoriquement, ils devraient être vérifiés, mais cela n’arrive souvent qu’après qu’ils ont déjà été envoyés et utilisés.

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SPIEGEL : Mais Interpol ne peut pas forcer les pays à extrader les gens, n’est-ce pas ?

Lemon : C’est ça. Mais un « avis rouge » peut empêcher des personnes de trouver un emploi. Nous avons vu des cas aux États-Unis où des dossiers ont été utilisés comme preuves dans des audiences de demande d’asile. Les touristes peuvent toujours être arrêtés lorsqu’ils traversent la frontière s’il existe une faille, dans certains cas, il faut des mois pour être libéré. Les personnes ayant le statut de réfugié doivent d’abord savoir qu’elles figurent sur la liste, puis demander à en être retirées. Ce n’est pas si facile, car Interpol ne publie pas à l’avance toutes les demandes d’arrestation. Beaucoup ne le découvrent qu’après avoir été arrêtés.

De plus en plus d' »alertes rouges »

SPIEGEL : Il semble que le nombre d' »alertes rouges » ait explosé ces dernières années. Pourquoi ?

LEMON : Avant, elles étaient envoyées par courrier et il fallait des semaines pour que les demandes d’arrestation soient téléchargées dans les différents systèmes. Mais depuis 2003, grâce à l’internet, un système a été mis en place permettant de les télécharger et de les envoyer immédiatement par voie électronique. Il y a environ 20 ans, il y avait peut-être 1 300 notices rouges, aujourd’hui il y en a environ 66 000, dont environ 7 500 sont publiques. La numérisation est une des raisons de cette augmentation, une autre est l’abus croissant d’Interpol par des pouvoirs autoritaires.

SPIEGEL : Évidemment, Interpol a aussi des problèmes de financement. L’organisation n’a-t-elle pas tout simplement la capacité de faire face à l’explosion des demandes d’arrestation ?

LEMON : Le problème de capacité est compréhensible. Le nombre de personnes travaillant dans ce comité qui est censé examiner toutes ces questions est de quelques dizaines. Si vous traitez, disons, 12 000 alertes rouges en un an, cela fait 30 à 40 par jour. Comment pouvez-vous les vérifier tous en détail ? En même temps, nous ne voyons pas beaucoup d’indications dans les documents stratégiques d’Interpol que les droits de l’homme doivent être une priorité. Il s’agit de lutter efficacement contre la criminalité et moins de protéger l’organisation contre les abus. Interpol est un organisme utile, il doit être préservé et les États démocratiques ne doivent pas le quitter. Mais il doit être réformé.

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25 ans et depuis 3 ans dans le Digital, je rédige aussi vite que mon ombre ^^ Fan de Rugby et de boxe, j'aime aussi l'Art et la Littérature !